12.05.2012

La toge

Notre petite-fille Ariane fut assermentée comme avocate en août 2009. L’événement n’avait rien de banal pour nous, car avec Ariane c’était la quatrième génération de gens de robe dans la famille : son arrière-grand-père, son grand-père, sa tante et marraine, enfin elle.

Pour la circonstance, sa marraine Marie lui offrit la toge qu’elle avait reçue à son assermentation en 1980 de son père Claude qui l’avait reçue lui-même en cadeau de son père Raoul en 1953 lors de son entrée au Barreau.

Cette toge patrimoniale est l’œuvre des religieuses du Saint-Sacrement de Chicoutimi. Ces petites-mains, spécialisées dans les somptueux ornements sacerdotaux, consentaient aussi à confectionner des soutanes pour le clergé et des toges pour les avocats. Elles avaient au Saguenay une réputation d’excellence.

La toge qui appartient maintenant à Ariane est demeurée malgré l’usage antérieur d’une tenue impeccable. La qualité du tissu, les détails fantaisistes de la coupe, les plis nombreux aux épaules et aux manches lui donnent un style unique que n’ont plus les toges fabriquées aujourd’hui.

Notre petite-fille est fière de porter cet héritage qui ajoute une note d’élégance à son port altier. Bonne plaideuse déjà, Ariane saura peut-être ajouter des effets de toge à ses envolées oratoires. Qui sait ?

 

10.05.2012

Mémoire

Étrange chose que la mémoire. Tantôt cruellement paresseuse, tantôt étonnamment vive. La mienne m’a surprise lors de notre voyage en Égypte en 2010.

Khaled, notre guide, rappelait que de nombreux récits bibliques se passèrent en Égypte, notamment l’histoire de Joseph vendu par ses frères à des marchands caravaniers à la solde du pharaon. « Qui était le père de Joseph», demanda-t-il ?

L’Histoire sainte de mon enfance me revint spontanément et la réponse sortit en rafale comme une leçon apprise la veille :

Jacob. Il eut treize enfants : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Zabulon, Dan, Nephtali, Gad, Aser, Joseph et Benjamin. Il eut aussi une fille nommée Dina.

Cette nomenclature spontanée de ma part ne fut pas sans créer grand étonnement chez nos compagnons de voyage. Mon amie Claire me demanda d’où je tenais cela? De l’école sans doute mais, à la réflexion, d’avantage je pense de Jéhovah et son peupleque maman nous lisait durant le carême le soir avant d’aller au lit.

Jéhovah et son peuple depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ par le R. P. Berthe est une Histoire sainte racontée de façon captivante. J’étais insatiable de ces récits bibliques. J’avais hâte au soir pour entendre ma mère nous lire un nouveau chapitre. Elle lisait si bien et savait si bien ménager ses effets. Je me souviens que parfois elle arrêtait sa lecture dans des moments pathétiques et disait : « Nous continuerons demain. Bonne nuit, mes enfants !»

Jéhovah et son peuple était inscrit chaque année aux habitudes familiales du carême. Des personnages et des faits se sont gravés en ma mémoire. Je pense à Abraham consentant à immoler son fils, à Noé sauvant l’humanité du déluge, à Loth et sa femme changée en statue de sel pour avoir été trop curieuse, à Moïse menant son peuple vers la terre promise, à Josué et ses trompettes retentissantes à la conquête de Jéricho…

Ils sont tous là faisant partie de ma culture lointaine et je peux aujourd’hui à mon âge avancé les nommer spontanément alors que trop souvent je ne peux dire le nom de personnes rencontrées la veille.

Étrange chose en effet que la mémoire.

05.05.2012

Jordi Bonet

En préparation d’un voyage à Barcelone en 2012, le souvenir de Jordi Bonet m’amène à relire la biographie de ce grand artiste d’origine catalane que nous avons eu la chance de connaître il y a une cinquantaine d’années. J’y trouve dans le livre une carte de vœux pour Noël 1962 signée Jordi où il me félicite pour mon dessin de l’église Saint-Raphaël de Jonquière illustrant celle que je lui avais envoyée.

Notre amitié remonte à 1958. Claude était marguiller de la paroisse Saint-Raphaël au moment de la construction de cette église de style révolutionnaire conçue par l’architecte Évans St-Gelais. Un ami photographe lui avait appris l’existence de Jordi Bonet, jeune artiste immigrant nouvellement installé au Québec. Un artiste exceptionnel. Pour preuve, il lui montra quelques photos de ses réalisations récentes. Coup de foudre! Claude communique son enthousiasme à l’architecte qui confie à l’artiste la réalisation du chemin de croix et de deux murales en céramique à l’entrée de l’église, l’une illustrant l’archange Raphaël accompagnant Tobie, l’autre saint Georges combattant le dragon.

Nous avons eu le plaisir d’accueillir chez nous Jordi tout le temps de ces travaux. Quel homme charmant! Il savait s’émerveiller facilement. Ainsi, lorsque je lui ai désigné la chambre d’amis au couvre-lit fleuri qui serait sienne, je me souviens qu’il s’exclama : « Yvonne, je vais dormir dans un jardin magnifique!» avec l’accent catalan qui ajoutait à son charme.

Nous étions du même âge. Jeune père, il savait parler aux enfants. Yves avait quatre ans et Marie deux ans. Souvent à la table il les captivait avec ses dessins spontanés. Marie se rappelle de cette fois où il lui annonça : « Aujourd’hui, je vais te faire une sorcière…» et de son émerveillement en voyant surgir sur sa serviette de papier une sorcière à cheval sur son balai. Que n’ai-je conservé ces croquis au pesant d’or?

Autre souvenir. Un soir, il rentra à la maison alors que nous disputions une partie de scrabble. Intéressé à ce jeu nouveau pour lui, il accepta d’en jouer une partie avec nous. Si son français oral était bon, son français écrit l’était moins. Ses coups de maître annoncés, souvent des périphrases, nous faisaient rigoler. Reste qu’il aimait ce jeu au point de me confier le mandat d’en acheter un pour l’envoyer à son père à Barcelone.

À la fin de son travail à Saint-Raphaël, comme j’étais à la veille d’accoucher de Jean, il m’offrit une Maternité, œuvre magnifique sépia en camaïeu. Il offrit à Claude un pied de lampe en céramique portant le dessin d’un coq glorieux dans les tons de gris bleuté et noir. Ces deux œuvres font partie des trésors de la maison.

Nous avons revu Jordi par la suite. Quelques fois chez lui à Montréal où nous avons connu sa femme Huguette, artiste céramiste, et son fils Laurent encore tout jeune à ce moment-là. Puis au Manoir Rouville-Campbell de Saint-Hilaire où il a habité jusqu’à sa mort prématurée. Après son travail à Saint-Raphaël il revint fréquemment au Saguenay où des contrats d’envergure lui furent confiés. Je puis dire sans risque de me tromper que Jonquière fut pour lui un tremplin important. La ville de Québec peut s’enorgueillir de plusieurs œuvres de Jordi. Qu’on pense aux grandes murales qu’il y a laissées.

Pour ma part, c’est toujours avec grande émotion que je contemple la murale du Grand Théâtre, œuvre gigantesque à la démesure du talent de Jordi Bonet. Tels les grands maîtres classiques, Jordi a inscrit dans la matière un message philosophique toujours actuel qui ne laisse personne indifférent. L’artiste lance un cri désespéré aux humains que j’ose associer à Guernica, tableau d’un autre grand Catalan nommé Picasso.

 

24.04.2012

Les leçons de tante Alicia

Au moment de partir en vacances avec ma fille, mon beau-fils me confia le mandat de corriger la mauvaise tenue à la table de Fanny. Mon adorable petite-fille exprimait son passage à l’adolescente par un relâchement des bonnes manières. Si peu à mon sens, mais toujours trop pour le père idéaliste.

Comment faire? L’inspiration me vint du film Gigi que nous venions de revoir la veille sur le petit écran. Dans Gigi, la grand-mère constate que sa petite-fille qu’elle élève adopte des allures garçonnes. Pour en faire une jeune fille accomplie, elle confie son éducation à sa sœur, tante Alicia, une vraie femme du monde. Celle-ci reçoit la petite tous les jeudis, jour de congé scolaire. Les leçons de tante Alicia comportent des sujets très simplescomme l’art de manger des ortolans, de présenter un cigare à son prétendant, de reconnaître les pierres précieuses parfaites, des bonnes manières à la table qui vont du choix de la porcelaine et de l’argenterie au cristal de la verrerie. Leçons très pratiques pour notre époque! M’en inspirer, sans plus, il va de soi.

L’ancienne institutrice en moi reprit du galon. J’inventai un jeu. Bien en vue sur le réfrigérateur j’affichai un grand carton quadrillé aux sept jours de la semaine titré Les leçons de tante Alicia. Chaque jour comportait une leçon.

La première leçon fut la tenue du dos à la table. Fanny étudiante en ballet a vite repris sa pose correctement. La deuxième portait sur la façon de tenir son couteau et sa fourchette. Une simple remise à jour d’une chose depuis longtemps acquise. La plus amusante fut celle de boire son lait sans faire de moustache. Les talents d’actrice de Fanny s’en sont donnés à cœur joie devant ses grands-parents hilares. La leçon des coudes à ne pas mettre sur la table sembla plus difficile à assumer. Celle de dire s’il vous plait et merci à la personne qui sert alla de soi. De même converser respectueusement avec les convives. Pas toujours évident quand un frérot taquin est en face. La dernière leçon rappelait qu’on doit demander la permission pour se retirer de table si nécessaire.

Chaque soir, après évaluation, Fanny choisissait une gommette qu’elle collait sur le carreau de la leçon bien apprise. À la toute fin, comme elle avait réussi jour après jour toutes les épreuves Fanny reçut un cadeau substantiel de la grand-mère.

Restait le jugement ultime, celui des parents.

Certificat accordé avec grande distinction.

 

21.03.2012

Des souvenirs et des chapelets

Ma curiosité d’entendre mon grand-père raconter ses exploits me poussait à lui tenir souvent compagnie en cet été de mes 12 ans. Je saisissais toutes les occasions pour le rejoindre dans ses marches ou encore dans la chapelle familiale où il se tenait souvent, au risque de subir la corvée de réciter un chapelet avec lui.(1)

Je le ramène un jour à son voyage de 1921 en Europe. Il aimait en parler. Il sentait aussi mon intérêt illimité à ce propos.

Je suis embarqué à Québec sur le transatlantique « Canada ». Je partageais une cabine avec mon ami Sixte Bouchard (2) de Métabetchouan. La traversée fut houleuse. Nous sommes débarqués à Liverpool d’où un train nous amena à Londres. Je n’avais jamais vu une si grande ville.

Qu’est-ce que vous avez fait à Londres ?

Nous avons vu la Tamise, visité le Parlement, le palais de Buckingham, l’abbaye de Westminster, une ancienne église catholique devenue protestante à cause du roi Henri VIII qui a changé de religion parce que le pape lui avait refusé l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon.

Est-ce lui qu’on a surnommé « Barbe bleue » ?

Oui, à cause de sa cruauté envers ses femmes. Sans cœur, il fit décapiter Catherine et plusieurs autres dans la cour de la Tour de Londres. Des atrocités! J’ai vu les lieux où ça s’est passé, ma p’tite fille.

Après Londres où êtes-vous allé ?

En France que nous avons traversée de bord en bord.

En évoquant la France ses yeux s’embrouillent tant il est ému.

La France est le plus beau pays du monde et les français sont d’une amabilité sans pareille. Ils ont du cœur et du bon sens. Ils sont très connaissants et reconnaissants de ce que nous avons fait pour eux pendant la guerre de 1914-1918.

Parlez-moi de la France.

D’abord Paris. Nous l’avons parcouru en auto et à pied. Il y a grand nombre de jolis ponts sur la Seine. Nous avons visité des églises, des musées, des monuments. J’ai vu dans cette ville plus de monde qu’il y a de maringouins à Koushpegan. Les femmes sont très élégantes. Ensuite ce fut Reims où nous avons vu en passant les ruines de la guerre, Tours, Bordeaux, Pau, Lourdes, Carcassonne, Nîmes, Marseille, Cannes, Nice, Monaco.

Vous avez dû bien manger en France ?

Oui c’est certain. La table en France est moins chargée de viande que chez nous. Il y a plus de légumes et de fruits. Pas de lait, pas de thé, mais du vin en quantité.

Qu’est-ce qui vient après Monaco ?

L’Italie. Mais on en reparlera une autre fois car je dois réciter mes chapelets. Pendant que tu es là pourquoi tu n’en dirais pas un avec moi ? Ça m’avancerait.(1)

* * *



Lors d’une autre promenade je reviens sur son grand voyage.

Grand-père parlez-moi de l’Italie.

Ce pays est plein de merveilles aussi, mais c’est différent de la France. J’ai vu à Gêne la maison natale de Christophe Colomb. À Rome nous avons eu le privilège d’avoir une audience privée avec le pape Benoit XV. Le prélat qui m’a présenté a mentionné au pape que j’avais deux fils prêtres, deux en devenir et une fille religieuse. Il m’a remis la bénédiction toute particulière que tu vois accrochée dans ma chambre.

Je sais pour avoir feuilleté les documents qu’il avait rapportés de son voyage qu’il avait été très impressionné par les œuvres de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine et par son Moïse dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens. J’ai toujours trouvé que ce Moïse ressemblait à Grand-père par sa stature et sa puissance.

Après Rome le train nous a menés à Naples, Pompéi, Capri, Assise, Florence, Venise, Milan.

Qu’est-ce qui reste de Pompéi ?

Des ruines qu’on a dégagées des cendres du Vésuve. C’est terriblement triste à voir. Pompéi n’était pas seulement une ville d’agrément mais aussi de débauche. Tout y est représenté en flagrant délit : hommes et bêtes s’amusent ensemble, femmes nues dans des poses déshonorantes. En voyant ces choses l’on constate combien le peuple était rendu à la dernière limite de la corruption et des mauvaises mœurs. Rien d’étonnant que le bon Dieu ait détruit cette cité d’une façon si terrible.

(Grand-père ne se gênait pas pour donner son appréciation morale.)

Après Milan ?

Nous sommes revenus en France après avoir passé par Genève. C’est la ville du tout puissant Calvin, le père des calvinistes ou protestants de langue française. Cette ville est d’une propreté et d’un décorum admirable. J’ai acheté des souvenirs pour tous les miens et six montres suisses pour mes six garçons.

Y-a-t-il d’autres villes que vous avez visitées en France ?

Le voyage tirait à sa fin. Nous avons vu Lyon en compagnie du maire qui nous a fait lui-même visiter sa ville qui compte 800 000 âmes. J’ai rapporté un petit livre de la cathédrale avec son horloge comme il n’en existe pas ailleurs dans le monde. La ville de Lyon est plus ancienne que Paris. Savais-tu qu’elle avait été la capitale de la France pendant 400 ans, au temps où les romains étaient maîtres du monde ?

Puis, vous retournez embarquer à Liverpool ?

Avant ça, ma p’tite fille, pendant que mes compagnons retournent à Paris, moi, je me rends au Havre visiter un ami de longue date, Paul-Augustin Normand. J’en ai souvent parlé de ce personnage. Tu te souviens, c’est le fils d’un armateur français qui était venu se refaire une santé chez-nous après une longue maladie. Son père lui avait acheté plusieurs lots à Péribonka et m’avait engagé comme gérant. Paul-Augustin était devenu presqu’un frère pour moi.

Je me rends d’abord aux Entreprises Normand et m’informe si je peux voir M. Paul-Augustin Normand. C’est son frère qui me reçoit et me reconnaît tout de suite. Il m’accueille avec grande affabilité et m’apprend que son frère est très malade, mais qu’il sera heureux de me revoir. Il me prie de congédier ma voiture et met à ma disposition son auto et son chauffeur privé. À dix heures je m’amène chez M. Paul-Augustin Normand. Sa femme m’attend à la porte, on l’avait prévenue. Elle me conduit à la chambre du malade. En me voyant, il se jette dans mes bras en pleurant, me serre longuement sur lui en répétant : « Moi qui ai tant désiré vous revoir et qui ne pouvais me rendre chez vous! C’est vous qui venez! Que je suis content ! » Malgré sa faiblesse il se lève et me fait visiter sa maison, son jardin. « J’ai été assez malade, me confie-t-il, mais pour vous, je n’aurais qu’une minute à vivre et je vous l’accorderais tant je suis heureux de vous voir ». Il m’invite à dîner, mais je refuse, car je sais que son état est fragile.

Là, Grand-père ne peut retenir ses larmes. Je lui laisse en silence le temps de se remettre. Il reprend son récit.

Ce petit voyage au Havre où nous avons pu nous dire adieu reste un de mes plus beaux et plus touchants souvenirs.

Avez-vous rejoint le groupe à Paris ?

Oui, j’ai repris le jour même le train pour Paris. Le lendemain chacun est libre d’employer son temps à sa manière. Je suis retourné à Notre-Dame afin de prier pour mon ami Paul-Auguste. Puis j’ai flâné le long de la Seine et un peu partout. Je ne me lassais pas d’entendre parler le beau français de France.

Sais-tu que là-bas, une prostituée parle aussi bien qu’une maîtresse d’école?

Comment ça ?

— Laisse-moi te raconter :

Je marchais dans la rue quand je me fais accoster par une fille qui m’invite à monter chez elle.

Non merci mademoiselle, j’ai une femme à la maison.

Ah, si je comprends bien, monsieur est comme une allumette. Il ne prend que sur sa boîte …

Le lendemain, nous quittions Paris pour Bruxelles et Ostende où nous prenions le traversier qui nous menait à Douvres en Angleterre. De là Londres et Liverpool où nous embarquions sur le « Mégantic » pour Québec. Notre voyage avait duré deux mois.


Après ce long récit Grand-père ne perd pas le nord.

Veux-tu, ma p’tite-fille, réciter un chapelet avec moi? Ça me permettrait de rattraper mon retard...


(1) Grand-père avait fait la promesse de réciter dix chapelets par jour. Astucieux, il comptabilisait à son crédit les chapelets que d’autres récitaient avec lui.
(2) Grand-père de Lucien Bouchard, ancien Premier ministre du Québec

Les jumelles de Grand-père

Sur ses vieux jours Grand-père aimait surveiller les travaux des champs. Il s’assoyait sur la galerie avec les jumelles qu’il avait achetées à bord du paquebot lors de son voyage en Europe en 1921 et suivait les activités durant des heures. Il m’appelait parfois à la rescousse.

Tu as de bons yeux, dis-moi qui conduit la faucheuse là ? Est-ce ton père ou Charles-Eugène ?

Je le renseignais de mon mieux et restais près de lui car j’anticipais ses confidences.

Au-delà des lentilles ce sont des souvenirs lointains qu’il voyait et racontait à mon intention et pour son plaisir. Il savait si bien dire. Ses récits pleins d’anecdotes et de détails savoureux m’impressionnaient. Une question de ma part et il devenait intarissable.

Grand-père, avant votre fameux voyage en Europe aviez-vous voyagé ?

Bien sûr que oui, ma p’tite-fille. Quand j’ai fait mon premier déplacement à l’étranger, j’avais 22 ans. C’était dans le but de ramasser de l’argent pour m’acheter au retour une terre et fonder une famille. En fait, j’ai passé d’abord cinq ans au nord des États-Unis à effectuer des travaux forestiers. Je me suis révélé capable de diriger des hommes. Un entrepreneur à la construction du chemin de fer transcontinental canadien l’a remarqué et m’a invité à venir conduire une équipe de travailleurs dans les Rocheuses canadiennes. Avant de le suivre je suis revenu à la maison pour régler des affaires.

Êtes-vous allé finalement travailler dans les Rocheuses ?

Après un an ici, je suis reparti pour l’ouest canadien où j’ai été bien accueilli par cet entrepreneur. Il me confia la tâche de bâtir des « snow sheds », ces abris contre les avalanches au dessus de la voie ferrée. Les hommes que je dirigeais n’étaient pas des enfants de chœur, mais je me suis toujours fait respecter.

J’ai appris longtemps plus tard que Grand-père avait passé quatre ans dans l’ouest. En 1887, il revenait avec une petite fortune. On le payait plus souvent en or qu’en papier-monnaie. On m’a raconté que lors de son retour il portait sous ses vêtements dans une ceinture de cuir deux livres et demie d’or non monnayé. Il reprit à Kouchepegane la gouverne de sa terre libre d’hypothèque. Il se maria à Ariane Ouellet, une femme exquise et instruite, fille ainée d’Elzéar Ouellet, premier instituteur du Lac Saint-Jean. Ils eurent six enfant et en adoptèrent une septième. Mon père Raoul est le troisième de la famille.

Un jour, lors d’une de ces conversations que j’aimais tant partager avec mon aïeul, je lui demandai :

Est-ce vrai, Grand-père, que la résidence du lieutenant-gouverneur à Spencer Wood(1) à Québec a été construite avec du bois d’orme de Kouchepegane ?

Pas toute la bâtisse, mais la structure qui nécessitait des pièces de bois de grande taille. Nos ormes étaient renommés pour leur qualité.

Comment alliez-vous porter ce bois si loin ?

Par le chemin de fer. Le train ne se rendait pas encore à Métabetchouan à l’époque. La gare la plus proche était à Chambord. On l’a fait flotter sur le lac jusque là puis envoyer par train à Québec. C’était en 1888. Le chemin de fer entre Roberval et Québec venait tout juste d’être terminé.

J’aimais ces conversations avec Grand-père. J’avais entre 12 et 15 ans. Par ses yeux je découvrais le monde.

Précieuses jumelles! Je les conserve toujours car Grand-père me les a léguées en héritage. Cet objet me parle de lui, de son cheminement qu’il savait si bien me faire voir à travers les lentilles de sa mémoire.

(1) Devenu par la suite Bois de Coulonge

14.03.2012

Taverne

Il est tard. Claude n’est pas encore rentré du bureau.

Lequel d’entre vous aurait la gentillesse d’aller avertir votre père que le souper est prêt depuis longtemps ?

Où est-il ?

— À sa «taverne» habituelle…

Yves enfourche sa bicyclette et file à toute vitesse. Un quart d’heure plus tard, il revient un sac à la main en compagnie de son père.

Tu avais raison, maman. Papa était à la librairie. Regarde ce qu’il m’a acheté : le nouveau Tintin !

Je pense que demain mes trois autres petits se porteront volontaires à la recherche du papa bouquineur impénitent.

 

19.02.2012

Chrysalide

Du plus loin que je me souvienne, je ne me voyais pas vivre toute ma vie sur une ferme. Des huit filles de ma famille, seule Cécile y songeait et en parlait souvent. Herboriste, amante de la nature, la terre pour elle était sa vocation.

Moi, je ne me suis jamais sentie attirée par ce genre de vie. Durant l’été j’apportais bien ma contribution à certains travaux par devoir filial. Je me sentais bien dans le cocon familial, mais j’étais sûre qu’un jour la chrysalide que j’étais s’envolerait vers un ailleurs.

En cherchant aujourd’hui d’où me venait cette certitude j’y vois plusieurs facteurs.

Déjà enfant, contempler les images d’œuvres d’art rapportées d’Europe par mon grand-père me fascinait et me faisait rêver.

Ma mère, pédagogue, avait consciemment ou pas détecté chez moi des aptitudes créatrices par ses phrases valorisantes lorsqu’elle me confiait certaines tâches : « Il n’y que toi pour faire un si bel arrangement floral ». Ou encore : « Si je te confie la décoration de ce gâteau c’est que je suis sûre qu’il sera superbe ».

Autre facteur déterminant, ce fut ma découverte du monde de la création à l’été de mes seize ans avec le pageant du tricentenaire de la découverte du Lac Saint-Jean. Tous les arts de la scène y étaient réunis. C’est par la danse que j’y participais. Le chorégraphe, Maurice Lacasse Morenoff avait détecté chez moi un certain talent et m’avait même invitée à venir à Montréal suivre des cours de ballet à son école. Proposition péremptoirement rejetée par mon père qui n’y voyait que le spectre de la damnation.

Pour mon salut, ce fut ce même été que je connus Claude, mon futur compagnon de vie. Nous nous aimions et partagions ensemble la passion pour tous les arts : littérature, danse, théâtre, cinéma, musique, peinture, sculpture. Progressivement sa confiance en moi a poussé la chrysalide que j’étais à prendre son envol vers le monde de la création qu’inconsciemment je désirais depuis toujours.

 

18.01.2012

Pierres vivantes

Une pierre jetée dans l’eau fait des ronds à l’infini. Un projet de création le peut aussi. Pour preuve, le thème Pierres vivantes que j’abordais dans mon atelier en 1985 qui m’a menée beaucoup plus loin que je l’imaginais au départ.

Je peignais des portraits de femmes fictives en simplifiant la forme. Je les représentais dans des cadres ovales comme les photos anciennes.

Je parais chacune de pierre précieuse différente et peignais le fond de la toile en harmonie avec le bijou. C’est ainsi qu’une joaillerie digne de la place Vendôme élit domicile dans les rêves les plus fous de mon atelier : diamant, saphir, émeraude, rubis, jade, lapis-lazuli, topaze, aigue marine… Budget illimité !

En cours d’exécution, le hasard place sur ma route Jacques Lacroix, sculpteur-joaillier de Chicoutimi. Je ne peux résister à lui dire que je fais moi aussi dans les bijoux! Une idée lumineuse nait, une association possible entre lui et moi. Jacques visite mon atelier. La chimie opère. C’est parti! Jacques créera des joyaux en écho aux pierres de mes toiles.

De mon côté, je continue mon exploration. Mes belles parées, tout comme leur créatrice, cherchent à s’émanciper. Une première laisse voleter un ruban de sa chevelure à l’extérieur de l’ovale. Une deuxième s’y appuie en portant son regard au loin. Une troisième met nettement le pied à l’extérieur. Le pas est franchi. La pierre n’est pas que parure. Brute ou de taille, elle est témoin des civilisations.

Mes héroïnes entreprennent alors un long voyage. Elles visitent les plus beaux monuments du monde. Solitaires dans les premières toiles, les voilà maintenant devant ces chefs-d’œuvre de l’humanité que sont les grandes Pyramides d’Égypte, le Parthénon d’Athènes, le Tadj Mahall de l’Inde… Ce sont dix autres tableaux qui survolent l’Histoire grâce aux pierres travaillées par l’homme à travers les siècles.

En 1986 le Centre nationale d’exposition de Jonquière fait un événement du projet collectif de Jacques Lacroix et d’Yvonne Tremblay Gagnon sous le titre Pierres vivantes. À la présentation des toiles et des bijoux on y ajoute un autre élément important. Le département des sciences appliquées de l’Université du Québec à Chicoutimi prête les plus belles gemmes de sa collection.

L’exposition occupe les deux salles du centre. Les œuvres sont montrées de façon didactique. Devant chacun de mes tableaux accrochés aux cimaises un présentoir en plexiglas contient une pierre brute et tout à côté un joyau de même essence créé par Jacques.

Peinture, joaillerie et science réunies suscitent grand intérêt et attirent de nombreux visiteurs de tous horizons. Des écoles amènent des groupes d’élèves en autobus voir l’exposition. J’apporte souvent ma participation aux visites guidées. Les commentaires élogieux des visiteurs me ravissent. Il s’agit d’un grand moment dans ma carrière.

Qui aurait dit au départ qu’une toute petite pierre ferait autant de ronds dans l’eau ?

 

18.11.2011

Objet qui parle

 

Mon neveu Roger, après avoir lu Le catalogue dans Glanures, a eu la délicatesse de m’offrir un objet qui évoque l’anecdote racontée. Je l’ai reçu avec émotion. Il me parle.


Il s’agit d’une assiette de ce service en porcelaine anglaise de dix-huit couverts que mes parents avaient choisi dans le catalogue Dupuis et frères en 1936. Cette année-là nos parents nous avaient convaincus de sacrifier nos étrennes individuelles pour ce dispendieux cadeau collectif. Lorsqu’il parvint à la maison à la veille de Noël, je l’ai trouvé si beau qu’il me consola de la poupée rêvée.

Quand ses parents ont quitté la maison ancestrale, Roger, l’ainé, a hérité du service, de ce qui en reste tout au moins, car en soixante-quinze ans d’usage plusieurs pièces furent cassées. C’est donc une pièce rare que m’a offerte mon neveu.

Je l’ai déposée bien en vue sur une étagère du salon.

Je la redécouvre aujourd’hui dans ses détails. J’admire de nouveau la finesse des dessins, ses petites fleurs rouges, bleues, jaunes et vertes jaillissant de délicates cornes d’abondance sur fond blanc. Un liséré d’or borde le tout. Élégance sans surcharge.

Elle me parle.

Elle me raconte des moments festifs de mon enfance, ces événements familiaux où on dressait la table avec soin dans la salle à diner et non dans la cuisine. J’y vois attablés des êtres chers: ma mère, fine causeuse, qui savait animer des conversations intelligentes; mon père, souvent théâtral, toujours solennel, qui se levait au dessert pour un petit discours de circonstance; mon grand-père, silencieux au bout de la table qui me souriait avec tendresse; mon frère et les huit filles de la tribu endimanchés.

Elle me raconte aussi ces repas partagés avec des visiteurs de marque, souvent des ecclésiastiques en soutane dont certains portaient fièrement un ceinturon rouge. Avec six oncles prêtres dans la famille, il y en avait toujours un ou deux à la maison. Surtout durant les vacances d’été. Souvent ils s’amenaient sans s’annoncer avec des confrères. Mes parents les recevaient avec chaleur et ne semblaient jamais pris au dépourvu. Ma mère savait toujours trouver dans les réserves matière à concocter un repas convenable. J’admire leur générosité. Plus tard cet accueil généreux s’est perpétué avec mon frère Charles-Eugène et son épouse Thérèse quand ces derniers ont pris la direction de la maison.


C’est de tout cela dont me parle cet objet. Il ravive des souvenirs, redonne vie à des êtres chers et me rappelle même le son de leur voix. Grâce à lui je comprends que les choses ont une âme surtout lorsqu’elles viennent du patrimoine familial.

Merci Roger.