09.05.2012
Marie-Jeanne
La réputation de Marie-Jeanne dépassait les limites du village. Elle mordait dans la vie sans contrainte. Belle et séduisante, on lui connaissait de nombreux amoureux. Son sex-appeal était reconnu par tous. Bref, elle n’était pas une fille ordinaire.
Parfois, elle disparaissait de longs mois pour aller, disait-elle, travailler comme gouvernante chez des gens riches de Westmount. À voix basse cependant le voisinage parlait d’« absences obligées ».
Quand elle revenait, elle nous décrivait la vie fastueuse qu’elle avait vécue, le style seigneurial de ses patrons, le décorum l’obligeant à porter un uniforme noir avec manchettes et collet blancs, de même qu’une coiffe comme celle des infirmières. « Quand je fais les courses on met un chauffeur à ma disposition.» Du grand monde ! Une vie de rêve !
À croire qu’elle en prit goût, puisqu’à quatre reprises Marie-Jeanne eut de pareilles absences. Les commères trouvaient curieux que ses bourgeois la réclament chaque fois qu’ils adoptaient un nouveau bébé.
Je me souviens qu’un jour ma mère cloua le bec à l’une de ces cancanières en citant l’Évangile à propos de Marie-Madeleine :
« Il lui fut beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. »
02:32 Publié dans Langage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sex-appeal, gouvernante, bébé
30.01.2012
Dîner
— Je vous attendrai dimanche pour le dîner comme on dit en France.
C’est par ces mots que je terminais mon courriel à ma nièce Manon en visite au Québec avec son époux Jean-Luc.
Manon vit à Paris. C’est une chouette fille qui garde toujours des liens solides avec son Québec d’origine et sa famille. J’ai le privilège de compter parmi ses correspondantes assidues. Elle m’appelle « Tyvonne » en souvenir de la consonance « Tant'Yvonne » de son enfance. Mignon!
Cette fin de semaine-là nous devions être en Charlevoix avec des amis et en revenir dimanche après-midi. De là, mon invitation pour le repas du soir. Je croyais avoir été claire en précisant « pour le dîner comme on dit en France ».
Il fait un temps superbe en ce dimanche matin en Charlevoix. Nous prenons le temps de jouir des derniers moments qu’il nous reste à partager avec nos amis et de savourer le copieux déjeuner servi dans l’auberge où nous sommes descendus depuis vendredi. Pas de souci. En rentrant à Québec en début d’après-midi nous aurons le temps de préparer de bons plats pour le souper.
En pliant bagages, je veux me rassurer en appelant chez la mère de Manon. C’est avec surprise que j’entends ma sœur dire :
— Elle est en route vers Québec. Tel que prévu elle sera avec vous pour dîner.
Il est presque midi. Nous sommes à plus de cent kilomètres de la maison et je ne sais comment joindre Manon.
Coup de chance! Notre petite-fille Fanny, de passage à Québec pour un spectacle de Robert Lepage, loge chez nous. Je l’appelle. C’est une fille débrouillarde. Elle me rassure. Elle ira avec son copain François chercher des plats cuisinés chez un traiteur de la rue Cartier et accueillera nos invités en nous attendant.
Nous respirons mieux. Cap sur Québec.
À la maison, un arôme de tartes salées venant du four nous accueille. Sur le comptoir : salade, fromages, petits fruits de saison. La table de son côté est bien dressée. Tout est prêt. Il ne manque que les convives. Merveilleux enfants !
On sonne à la porte ! C’est Manon et Jean-Luc, désolés d’arriver en retard… Ces excuses déclenchent une rigolade de notre part. Il me fallait en expliquer la raison.
La tablée est joyeuse. Nous sommes ravis de les revoir. Fanny aussi, qui les a rencontrés récemment à Paris, tout heureuse de leur présenter François. On parle d’abondance.
Dans la conversation nous revenons sur la méprise du jour. Même si elle dîne le soir à Paris, ma chère nièce, lorsqu’elle est ici retrouve le lexique de son enfance et dîne le midi.
21:57 Publié dans Langage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dîner, heure, retard
24.12.2011
Spontanéité gênante
En marchant je prenais souvent le bras de Claude en lui disant : « Donne-moi ton aile ». C’était devenu un automatisme.
Or, un jour au centre culturel de Jonquière il y eut exposition des costumes de scène de Raoul Jobin. L’épouse du célèbre ténor assistait à l’inauguration avec sa fille, madame Pigeon.
Après la cérémonie, nous quittons en même temps que ces dames. La chaussée est glissante. Claude prend le bras de madame Jobin et moi, je tends le mien à sa fille, madame Pigeon, en lui disant :
— Prenez mon aile…
Il a fallu en rire !
Mon père nous avait raconté une scène dont il avait été témoin entre deux voisines qui se battaient pour des limites territoriales.
Une avait un fort strabisme.
Un jour, l’autre la surprend à avoir sauté la clôture pour cueillir des framboises sur sa terre.
— Ces framboises sont à moi. Allez en chercher ailleurs…
— J’voudrais bien que vous me chassiez…
— Ouais ?... Eh bien approche mes grands yeux croches !
La réplique a survécu dans mon inconscient. Elle est ressortie inopinément un jour lorsqu’une collègue de travail au léger strabisme me demanda de venir voir de près le dessin d’un de ses élèves.
— Viens voir c’est trop drôle. Approche, approche…
J’avance en dandinant et récite joyeusement:
— Approche mes grands yeux croches …
Je suis encore gênée de ma spontanéité de ce jour-là.
16:58 Publié dans Langage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : expression, redite, rire, gêne
23.12.2011
Catachrèse
J’ai rencontré dernièrement une « catachrèse ».
J’avais appris la signification de ce mot dans ma lointaine adolescence par un copain étudiant en belles-lettres au séminaire de Chicoutimi.
— Comment, m’avait-il dit du haut de son prétentieux savoir, tu ne sais pas ce qu’est une catachrèse ?
— …
— C’est une figure de rhétorique.
Plus tard, avec Tintin, je vis le capitaine Haddock utiliser cette métaphore pour qualifier une laideronne : « Vieille Catachrèse! Figure de rhétorique ! »
Que Dieu me pardonne, l’image était si triste à voir que j’ai pensé « catachrèse » pour décrire cette personne hors norme.
Le choc qu’elle a provoqué en moi venait du fait qu’elle n’avait pas bien vieilli. À plus de soixante ans, se donner des airs de Barbie horriblement maquillée, court vêtue, juchée sur des échasses me faisait pitié. Elle se déplaçait seule au dessus de la mêlée, figée sous des traits étirés par de nombreux liftings. Triste clone de Michael Jackson dernière heure.
Quelle souffrance de l’âme peut se cacher sous une telle « figure de rhétorique » ?
02:29 Publié dans Langage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : laideronne, maquillée, âme

